Christophe Gallaz,
chroniqueur et constituant,
nous retrace l’histoire des débats, et un sentiment entre Lausanne et Paris.
AU FIL DES CONSTITUTIONS

La problématique des tutelles

Nous étions à la fin du mois de février 2002. Les constituants s’étaient acheminés vers une étape intermédiaire de leurs travaux: ils venaient Au fil de nos d’achever la deuxième lecture de leur projet. Le processus s’était déroulé normalement. La discussion des articles avait donné prétexte à tous les affrontements prévisibles entre la gauche et la droite de l’Assemblée, voire entre son centre et son cryptocentre, tant on avait fouillé jusqu’aux plus infimes détails de la chose.

On suppose peut-être qu’au sortir de pareils débats, les intéressés se sentaient plus autonomes, et mieux établis dans leur sentiment d’identité collective. Écrire une Constitution, après tout, n’est-ce pas un acte d’affirmation séculière incomparable?

Eh bien non. Chez les Vaudois, rien de cela n’est simple. Depuis le fond des âges, ils sont aux prises avec une problématique singulière, dite “des tutelles”, qui les modèle subtilement: d’une part elle leur fait adopter toutes les attitudes de la fierté, et d’autre part elle les asservit de cent façons.

Ainsi, habitant le magnifique paysage qui est le leur, ils ne cessent d’en chanter l’irréductible souveraineté; mais en même temps, ils se soumettent eux-mêmes à des loyautés castratrices inouïes vis-àvis de la tradition, de l’usage et de l’Histoire — bref de toutes ces choses-là dont nul n’a jamais rien su précisément, mais qui paraissent posséder assez de “masse” pour produire une forte impression. Deux instances dominantes s’imposent à cet égard dans l’esprit indigène. La première est représentée par les Bernois, dont aucun observateur neutre ne saurait prétendre entièrement, en cette aube de XXIe siècle, que les Vaudois regrettent fondamentalement leur occupation territoriale passée: tout désigne, dans leurs comportements quotidiens, le respect d’un suzerain virtuel, la rétention verbale automatique et la limitation de soi-même au nom d’un intérêt supérieur indistinct.

Et la seconde, naturellement, c’est Dieu, par l’intermédiaire ou non de Ses Eglises. Quel statut conférer à ces dernières ? Faut-il placer la Constitution sous les auspices du Très-Haut ? Que signifient les mots “Etat laïque” ? Comment définir des valeurs qu’Il n’ait pas Lui-Même décrétées ? Durant les débats de deuxième lecture, ces questionnements vertigineux s’étaient succédés. On leur avait trouvé des réponses momentanées, bien sûr, mais chacun percevait que tout serait à recommencer dès la première occasion, aux siècles des siècles - du moins tant que la Constitution vaudoise ferait l’objet de réécritures successives. Ah, que nous sommes petits et fragiles!