ÉCLAIRAGE

Les arbres de gauche et de droite

Une fable court discrètement dans le corps des récits fondateurs vaudois.

C’est celle dite “des arbres et du sécateur hivernal”. Vous la connaissez? Non? Je vous la narre.

Chacun sait que d’hiver en hiver, entre les mois de décembre et de février, les services municipaux ad hoc procèdent en nos villes et villages à la taille des frênes, sorbiers et tilleuls bordant de part et d’autre les rues. Une année vint où les citoyens tombèrent communément d’accord: les végétaux avaient pris trop d’ampleur et remplissaient excessivement l’espace. Il fallait les élaguer plus sévèrement que d’habitude.

Les spécialistes s’équipèrent donc d’échelles élevées pour atteindre jusqu’aux cimes devenues difficiles d’accès, de scies plus puissantes et de sécateurs plus résistants, aptes à trancher de la ramure épaisse comme le bras. Puis ils partirent à l’ouvrage.

Quelques jours plus tard, les habitants du pays ressentirent un choc. Un double phénomène s’était produit. D’une part, les arbres qui subsistaient avaient été réduits à leur caricature la plus sommaire. On n’en apercevait plus guère que le tronc hérissé de quelques branches furieusement abrégées. D’autre part, dans toutes les rues à sens unique, à la faveur desquelles le raisonnement des forestiers s’était machinalement simplifié jusqu’à l’ordre du réflexe imbécile, tous les arbres situés du côté gauche avaient disparu. Rasés sec au niveau du sol. Cette opération, plaidèrent ses auteurs immédiatement sommés de la justifier, serait propice à l’ordre public et favoriserait la sécurité générale. Ses effets furent différents en réalité, bien sûr. Dans tous les quartiers rudement touchés, les citoyens sombrèrent dans un chagrin subtil autant qu’irrémédiable. Ils saluaient en partie l’élagage exercé sur les arbres, qui restituait à leur regard la ligne architecturale de leur village ou de leur ville. Mais ils pleuraient la complexité perdue de l’existence, et s’inquiétaient: connaîtraient-ils encore des printemps bruissant de feuillages?

Telle est l’histoire. Il n’est pas avéré que tous les membres de la Constituante, réunis chaque semaine depuis le début de cette année pour examiner leur projet de Charte en deuxième lecture, la connaissent. La voilà désormais ramenée dans le champ public, escortée par notre ami Voltaire - Le despote arrache l’arbre, le sage monarque l’ébranche” (Essai sur les murs).