Christophe Gallaz,
chroniqueur et
constituant,
nous livre ses impressions
sur la reprise des débats
de l’Assemblée constituante.
CHRONIQUE DE LA CONSTITUANTE

La Venoge et le Potomac

L’annus horribilis dont s’était plainte Sa Majesté la reine d’Angleterre, dans l’ultime décennie du XXe siècle, eut besoin de quelques semestres supplémentaires pour se décaler d’une part aux Etats-Unis, d’autre part en Suisse. Le 11 septembre 2001, attentats terroristes à New York. Quelques dizaines de jours plus tard, assassinats multiples au sein du Parlement zougois. Et quelques dizaines de jours plus tard encore, juste après la Toussaint, reprise des débats de la Constituante en seconde lecture.

Cette succession d’événements plongea les esprits dans le désarroi. L’avènement du nouveau siècle avait été célébré dans une atmosphère de liesse et de confiance. Certes, on pressentait que ces cent ans-là ne seraient pas aussi spirituels que Malraux l’avait conjecturé – mais on était certain, au moins, qu’ils seraient. Le dynamisme et l’assurance américains coïncidaient alors parfaitement au dynamisme et à l’assurance vaudois, qui s’étaient inscrits clairement dans la première version du projet constitutionnel. La relation du peuple indigène à sa bannière, à ses Eglises, à notre mère la Nature, aux personnes pauvres et démunies, et aux immigrés, avait trouvé des formulations fraîches et généreuses.

Puis surgit l’adversité que Sa Majesté la reine avait déjà soufferte.

A Washington, pour y remédier, le président George W. Bush multiplia les réactions caricaturales. Pour attraper un seul individu nommé Ben Laden, il bombarda tout l’Afghanistan, et pour coaliser suffisamment de forces internationales à ses côtés, il plaida sans nuance le schéma primaire du Bien parfait contre le Mal absolu. A Lausanne, dans l’enceinte de la Constituante, de fortes pressions s’exercèrent aussitôt dans le même sens. Le souci de conserver triompha dans maints groupes politiques. Récuser les dispositions les plus charitables devint un objectif majeur. Rétablir la devise cantonale dans son état premier (alors même que la notion de «liberté» produit de nos jours un léger sentiment de court-circuit mental avec celle de «patrie», instance au nom de laquelle on ne compte plus les millions de morts à la guerre), parut primordial.

L’équation du vice et de la vertu selon Bush s’était décalquée telle quelle en terre vaudoise, et le Potomac se déversait tout entier dans la Venoge.

Or jamais rien n’est arrêté. L’Histoire nous indique à quel point les premières apparences sont toujours menteuses. Dans l’asphalte des boulevards citadins, on aperçoit parfois une fissure, puis une craquelure, puis une ouverture béante et finalement quoi? Un simple champignon. Son allure paraît minoritaire. Mais sa puissance bouscule tout. Allons, la métaphore mycologique irradierait bientôt la Constituante! On verrait ce qu’on verrait, et merde au Potomac!