Christophe Gallaz,
constituant, chroniqueur et écrivain,
nous entraîne une fois encore
dans une de ses revues caustiques
des travaux de la Constituante.
ÉCLAIRAGE

L'instant crucial

Au milieu de l’an 2001, l’expérience des constituants connut un instant crucial, dont il faut dire que peu s’en remirent vraiment. Rappelons brièvement ce qu’implique une élection démocratique. Vous êtes un individu doué d’une identité propre, qui manifestez quotidiennement vos terreurs et vos obsessions. Puis toc! Par la grâce des urnes, vous voici brusquement représentant de vos congénères, c’est-à-dire sommé d’endosser les aspirations que ceux-ci vous signifient. Vous vous nommez encore Tartempion, certes, mais ce Tartempion-là doit désormais se muer en chambre d’écho des préoccupations caractéristiques de la jeunesse, des catholiques, des immigrés, des paysans et des promoteurs immobiliers, voire des protecteurs de la loutre en rivière et de la culture en bocal. Cette tâche prométhéenne fut magnifiquement accomplie dans le cadre de l’Assemblée, et sans dégâts géopsychologiques excessifs. A peine perçut-on de-ci de-là, chez tels ou tels de ses membres, un trouble de la personnalité les induisant à formuler l’inverse exact des principes proclamés juste auparavant. Mais l’épreuve la plus vertigineuse advint plus tard. Vers le mois de juillet, à l’orée des canicules, quand les légumes eux-mêmes se mettent à vibrer de chaleur au fond des jardins domestiques, le projet de Constitution fut catapulté partout dans le Canton: procédure de consultation! Dans les milieux de gauche, ceux de droite et ceux du milieu! Pour y faire l’objet d’annotations, de lazzis ou de louanges! L’angoisse aussitôt culmina. Les constituants avaient-ils judicieusement conjecturé les sentiments du peuple? Quel est mon moi profond? s’interrogea chacun, jusqu’aux trois coprésidents de l’Assemblée. Habité-je pleinement les Jaggi, Perdrix et Leuba que j’incarne usuellement, et me serais-je insuffisamment affirmé comme le truchement de mes concitoyens? Telle fut, dans les esprits, la trituration. Elle fut intense. Elle fut exceptionnelle. Elle fut variée. Chacun traversa les phases du dé-doublement et du repli sur soi, avant celle de la dissociation mêlée d’introversion. On n’avait rien vu d’aussi tourmenté depuis Shakespeare. Puis l’été passa, les légumes retrouvèrent leur immobilité native, et le résultat tomba. Vous en serez informés dès que possible.

Christophe Gallaz