Un gouvernement de rêve

Qu’est-ce qu’un président fort? C’est un dictateur masqué. Qu’est-ce qu’un président sans pouvoirs particuliers, sauf honorifiques? C’est une garantie démocratique. Et qu’est-ce qu’un collège exécutif dont la présidence échoit successivement à chacun de ses membres? Dans l’idéal, c’est l’absolu de la sagesse; et dans la pratique, ô fatalité, c’est le sommet de l’inefficacité quand tout va bien, auquel s’accole immanquablement celui de la confusion quand l’époque est troublée.

Telles furent les positions qui parurent animer les constituants lorsqu’ils entreprirent, au printemps 2001, d’aborder le thème crucial du Gouvernement cantonal. Quelle architecture conférer à ce dernier, et comment distribuer les compétences en son sein?

Depuis de longs mois déjà, les travaux de leur propre assemblée suscitaient, dans l’opinion suisse romande tout entière, des sentiments mélangés. Certains observateurs, notamment à Genève, microrépublique particulièrement riche en postpatriciens naturellement persifleurs, moquaient la solennité typiquement provinciale dont ces Vaudois, qui s’étaient si sérieusement autoproclamés défricheurs d’avenir, s’étaient affublés. D’autres, notamment à Neuchâtel, où la nouvelle Constitution cantonale émanait d’un seul  homme ou presque, s’amusaient de les voir confondre à ce point le souci du bien public avec les plaisirs, guettés par la suffisance, du bavardage collectif.

Ce contexte et ce climat, appesantis d’une lassitude discrètement éprouvée par les constituants eux-mêmes, car leurs débats traînaient effectivement plus souvent qu’à leur tour, eurent pour effet totalement imprévu de leur faire éprouver tous en même temps, par une belle nuit de printemps précédant leur énième séance plénière, ce même rêve fou: en place et lieu de leurs trois coprésidents usuels, auxquels ils s’étaient d’ailleurs très familièrement attachés, une sorte de messie séculier, à mi-distance du chef d’orchestre et du général d’armée, dirigeait férocement les débats. Pas une seule inter vention permise! Silence dans les travées, du récurrent Alain Gonthier jusqu’à l’amphibologique Daniel Bovet! En avant d’article en article, comme au fouet!

C’est ainsi que le projet complet de la Charte, dans le songe commun des constituants, fut adopté dans les heures suivantes. Vous imaginez, cher lecteur, quelle angoisse marqua leur réveil. Le retour aux lentes réalités vernaculaires serait brutal. Tenez, par exemple, cette question tenaillante: quel mode de Gouvernement choisir ?

Christophe Gallaz