Au fil de nos «lettres»,
Christophe Gallaz,
constituant, chroniqueur et écrivain,
nous entraîne dans un feuilleton
imaginaire et poétique.

Son humour caustique 
porte cette fois-ci sur la notion de Statut du Canton, porteuse d’âpres 
discussions chez les constituants.

Les commencements du verbe

«Au commencement était le Verbe» (Jean, I, 1). Face à ce précepte colossal, les membres de la Commission 1 de la Constituante se sentirent d’emblée petits. Au moment d’entreprendre leurs travaux, destinés à formuler les principes inauguraux de la future Charte cantonale, vous les auriez vus hantés d’interrogations, cisaillés par leurs propres contradictions et méditatifs aussi souvent que possible.

Il faut dire qu’ils étaient chargés d’inventer le pan métaphysique de la Charte à venir, c’est-à-dire le plus symboliquement nécessaire. Il s’y tiendrait les articles définissant le statut du Canton, les modalités de son organisation et les caractéristiques de ses relations avec l’extérieur. Entreprise difficile! Pour l’accomplir, il faut circonscrire des notions diffuses et mobiles en usant de mots qui se tiennent au ras de nos sociétés, – eux – tant ils sont appesantis par des siècles d’Histoire ou d’emploi régional.

Tenez. Prenez le mot «république», entré dans la langue française en 1521. Il est magnifique. Son étymologie nous signale que rayonne dans l’esprit des hommes, depuis l’Antiquité, l’idée selon laquelle des «choses» doivent être «publiques». Et prenez le mot «démocratie», en usage courant depuis la Révolution de 1791: c’est le «peuple» qui «commande». Quoi de plus légitime, et quoi de plus haut?

Ainsi jaillirent les discussions, et parfois les indignations, au sein de la Commission 1. Elles partagèrent ses membres en camps nettement tranchés. Les uns ne cessaient de rappeler à leurs collègues les saintes références du Grand et du Petit Robert, voire, dans certains cas coriaces, du vénérable Littré soi-même. Les autres s’énervaient alors, conseillant à leurs contradicteurs de relire quelques pages d’«Août 14» pour y découvrir, grâce à Soljénitsyne, quelle vérité mortelle se cache parfois sous les plus beaux libellés. On chemina pourtant vaille que vaille, posant les premières fondations de ce seul monument des peuples qu’est leur langue, comme disait Juste Olivier. Aux premiers jours de septembre, l’assemblée plénière verrait ce qu’elle verrait. 

Or essayez de combiner ces deux merveilles et de désigner le Canton de Vaud comme une «république démocratique». Pardon? Quoi? Une république démocratique? Comme s’intitulent ou s’intitulèrent l’Allemagne de l’Est, l’Azerbaïdjan, le Congo, le Yémen du Sud, le Vietnam du nord ou le Laos? Toutes ces horreurs? Ce communisme épouvantable? Ces goulags infernaux?

Christophe Gallaz