Au fil de nos «lettres»,
Christophe Gallaz,
constituant, chroniqueur et écrivain,
nous entraîne dans un feuilleton
imaginaire et poétique.
Les Pasteurs

On raconte encore, dans les immeubles collectifs qui nous tiennent désormais lieu de chaumières (nous sommes en 2010, je vous le rappelle), l’histoire qui suit. Quelques semestres avant le tournant du siècle dernier, les Vaudois pressentirent qu’une information cruciale leur faisait défaut. Ils savaient, bien sûr, qu’ils existaient en tant que communauté solide. Ils savaient aussi qu’ils disposaient d’un territoire propre. Ils savaient enfin qu’ils disposaient d’un passé. Ils savaient même que ce passé s’inscrivait dans un autre passé, plus vaste et plus ancien, qui était celui de la Confédération suisse et de l’Europe.

Mais ils ne se connaissaient pas exactement eux-mêmes. Ils évaluaient mal leur aptitude au présent, par exemple, ignorant a fortiori leurs moyens de se déployer dans l’avenir. Les conversations qu’ils risquaient, entre ceux d’entre eux qui étaient jeunes et ceux qui ne l’étaient plus, ou ceux dont l’ascendance était vernaculaire et ceux qui pro-venaient d’horizons lointains, se passaient mal. Elles n’engendraient plus de bénéfice fraternel, ni civique.

C’est alors qu’une idée fit son chemin dans quelques esprits déliés. Photographier le peuple! Produire une image des Vaudois, selon le point de vue le plus synthétique possible!

Ainsi fut-il procédé. On commença par désigner les chanceuses et les chanceux qui seraient représentés sur la pièce officielle. Puis ces élus, rassemblés sur une esplanade en vue, s’apprêtèrent selon leurs inclinations personnelles: un coup de peigne ici, une cravate éclatante là, un veston de perlon plus loin. Selon leurs tropismes grégaires, ils se sous-groupèrent enfin de la gauche à la droite, en passant par le cœur du milieu médian du centre. Et hop, ou plutôt clic! Le cliché fut réalisé, et bientôt soumis à l’examen général.

Les difficultés commencèrent aussitôt. Circulant de mains en mains, l’image fut examinée de toutes les façons. On entendit des jaloux qui jugèrent illégitime la présence de certains figurants, ou contestèrent leur aspect. On formula le vœu que des re-touches fussent apportées à tel ou tel visage, pour l’ajuster aux canons physionomiques indigènes présumés. Un juriste méticuleux, équipé chez lui d’une abondante iconographie comparative, proposa de multiplier les collages sur le document. Les Groupements patronaux vaudois menacèrent même d’exiger l’interdiction sur le territoire cantonal, selon l’éventail des censures frappant l’absinthe, toute production, vente, circulation et contemplation de clichés.

Que faire donc, au terme de cette mise à l’enquête animée? Fallait-il envisager des actes de chirurgie plastique sur toutes les citoyennes et les citoyens? Appliquer sur leur tête un masque de carnaval, les élire à nouveau puis recommencer toute l’opération? Mais cela ne changerait rien! Les mêmes critiques pleuvraient aussitôt! Nous étions en automne 2001. Les débats, vous le savez bien, chers lecteurs, connurent alors une seconde phase - et sont devenus votre Histoire.

Christophe Gallaz