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Paru le : 21 juin 2002

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Les communistes vaudois diposent désormais de leur bible
POLITIQUE Sous le titre «Popistes», l’historien Pierre Jeanneret livre une somme impressionnante sur la vie du Parti ouvrier et populaire vaudois.

DIDIER ESTOPPEY

Ils auront soixante ans l’an prochain. Pourtant, l’heure de la retraite semble loin de vouloir sonner. Tel est, résumé à outrance, le portrait des popistes qui ressort de l’ouvrage que vient de leur consacrer, aux Editions d’En Bas, l’historien vaudois Pierre Jeanneret*. Même s’il ne compte aujourd’hui que 500 membres, contre plus de 2000 à ses débuts, le parti, plusieurs fois moribond et enterré par ses détracteurs, semble loin de vouloir disparaître de l’échiquier politique vaudois. Le Parti ouvrier et populaire vaudois (POP) pourrait au contraire jouer longtemps encore le rôle «d’aiguillon de la gauche», réveillant «un PS toujours menacé d’assoupissement», à en croire les conclusions de Pierre Jeanneret.

UNE MASSE D'INFORMATIONS
Du miel, on l’imagine, pour les futurs sexagénaires qui y verront peut-être un cadeau d’anniversaire avant l’heure. D’autant que ce constat repose sur une analyse fouillée et une masse impressionnante d’informations, totalisant 800 pages, dont n’a bénéficié jusqu’ici aucun autre parti vaudois. Un travail mené sept ans durant par l’auteur parallèlement à son métier d’enseignant au Gymnase de Chamblandes (Pully). Mais même si Pierre Jeanneret est tombé tout petit déjà dans la marmite popiste (son grand-père Maurice Jeanneret-Minkine, auquel il a consacré sa thèse, fut une figure de proue du parti à ses origines), il insiste sur le fait que sa recherche, financée par le Fonds national, n’est pas une commande du POP et a été menée en toute indépendance, dans un esprit «d’empathie critique».

COMMUNISTES, VRAIMENT?
L’auteur sait d’ailleurs porter un regard sévère sur les travers d’un parti «qui n’a pas échappé au dogmatisme étroit du temps de la guerre froide» et qui s’est rendu «complice, en les approuvant, des procès, persécutions, épurations, en un mot de ce qu’il faut bien appeler les crimes du stalinisme».
Pourtant, note aussi Pierre Jeanneret en commentant oralement son ouvrage, «le POP, s’il a bel et bien tenté d’être un parti communiste, n’y a jamais vraiment réussi, sauf peut-être dans les années 60». Une situation qu’il explique par l’intelligentsia plutôt diversifiée qui a convergé vers le parti, l’empêchant de s’enfermer dans le sectarisme. A l’inverse des sections alémaniques, et notamment zurichoise, du Parti du travail. Mais c’est peut-être en raison de ce sectarisme que les communistes ont aujourd’hui pratiquement disparu de la carte, alors qu’ils se maintiennent plutôt bien dans leurs sections romandes, analyse l’auteur.

PAS VRAIMENT UN POLAR
Faute de lire encore Marx, les militants popistes de ce début de millénaire trouveront peut-être dans le livre de Pierre Jeanneret une nouvelle bible dans laquelle venir se ressourcer.
Mais l’ouvrage, même s’il ne se lit pas à la vitesse d’un polar, devrait pouvoir intéresser tout un chacun: à travers celle du POP, c’est tout un pan de l’histoire sociale et politique de ce canton qu’il vient nous restituer, dans un style souvent très vivant.
Parallèlement à une approche chronologique où l’histoire du parti est replacée de façon très détaillée dans son contexte suisse et international, une autre approche presque ethnographique vient décrypter la vie des popistes à travers leurs divers rituels.

LE DISSIDENT ZISYADIS
Un travail alimenté par les archives du POP, mais aussi par de nombreuses interviews de militants comme par des sources multiples. «La police m’a beaucoup aidé, confie d’ailleurs l’auteur. Le dossier de Michel Buenzod devait bien peser 15 kilos» (ndlr: militant exclu du POP avant d’être réintégré, le romancier Michel Buenzod fut aussi secrétaire de l’Association Suisse-URSS). Les notes, notices et l’index de l’ouvrage en
feront par ailleurs rapidement
un incontournable instrument de travail.
Ayons l’honnêteté de le confesser: cet article ne repose encore que sur une lecture très partielle du livre. Un voyage entrepris à l’envers, se plongeant dans l’histoire la plus récente du parti. La crise des années 1968-69, la scission avec les militants qui ont rejoint la Ligue marxiste révolutionnaire, puis SolidaritéS, la crise de 1980 et le départ d’Anne-Catherine Ménétrey, aujourd’hui chez les verts: autant d’épisodes qui ont conduit le parti à un «aggiornamento», à une attitude plus pragmatique. Ce qui ne l’affranchit pas d’une perpétuelle tension entre unité de la gauche et surenchère dogmatique, attitude de repli révolutionnaire et participation au pouvoir, comme l’a montré l’an dernier le débat autour de la candidature de l’ex-municipal lausannois Bernard Métraux.
On trouve aussi, parmi les dissidents de 1980, des militants restés au parti pour y faire leur chemin, comme un certain Josef Zisyadis. L’ouvrage accorde immanquablement une certaine place à cet artisan du renouveau du parti, dont il dresse un portrait tout en ombre et en lumière. «Josef Zisyadis bénéficie d’un évident charisme, dont il use et abuse parfois, au risque de basculer dans un populisme de gauche au discours simplificateur et de devenir le pendant en Suisse romande d’un Christoph Blocher en Suisse alémanique», note ainsi l’auteur.

LE RISQUE FU POPULISME
Telle est d’ailleurs une des principales mises en garde adressées par Pierre Jeanneret aux popistes dans ses conclusions: le «déficit doctrinal», s’il représente un avantage depuis la chute du Mur de Berlin et la faible cote dont jouit le marxisme, comporte aussi, pour le POP, «le danger de la dérive vers un populisme protestataire de gauche aux contours flous.»
Aussi le POP doit-il rester «extrêmement vigilant face aux tentations du vedettariat et de la politique en solitaire.
Un animateur, un tribun, fût-il charismatique, ne saurait l’incarner, ni même le représenter à lui tout seul. Le parti a pu être tenté, après son inquiétant recul des années 80, de remettre son sort entre les mains d’un deus ex machina. Heureusement, cette tentation semble aujourd’hui écartée.» Pierre Jeanneret pécherait-il par excès d’optimisme? Qui vivra verra.

* Pierre Jeanneret, «Popistes, Histoire du Parti ouvrier et populaire vaudois 1943-2001», Editions d’En Bas, 800 p. Prix public: 52 francs.

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