COMMENTAIRE

 

Thématique : Votations 2 juin 02

Paru le : 18 mai 2002

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Vaud-Genève: l’union fait la farce

PHILIPPE BACH ET
DIDIER ESTOPPEY

Faire de Genève et Vaud un seul et même canton? L’idée n’a pas manqué de faire couler de l’encre dès son lancement, en été 1997. Mais, cinq ans après, alors que les deux peuples voisins s’apprêtent à se prononcer le 2 juin sur une telle union, les gazettes peinent visiblement à se passionner pour la question. Le soufflé est retombé, les initiants eux-mêmes excluant toute chance de succès de leur projet.
C’est peut-être là un premier reproche que l’on peut faire à leur initiative: à force d’user des instruments de la démocratie directe dans le simple but de «lancer le débat», on finira par fatiguer les électeurs les plus endurcis qui n’ont pas encore rejoint le camp des abstentionnistes.
Mais puisque la question nous est posée, répondons-y. En commençant par rappeler l’esprit dans lequel a d’abord germé le projet: celui de l’ancien conseiller d’Etat radical vaudois Philippe Pidoux. Le premier dans l’histoire vaudoise à avoir perdu son siège, pour avoir voulu réorganiser de manière trop drastique l’outil hospitalier. Un des concepteurs aussi du fameux Rhuso, la fusion entre les hôpitaux universitaires vaudois et genevois, rejeté par les citoyens du bout du lac.
Mais les grands visionnaires ne désarment jamais… L’idée de fusionner Vaud et Genève procédait bien, au départ, d’une volonté de rationalisation économique, au terme d’une décennie de coupes dans les services publics qui n’avait pas encore porté tous ses fruits.
Le terme d’«union» est vite venu remplacer celui de «fusion», auquel deux grandes banques étaient, entre-temps, venu donner par trop mauvaise presse. Mais les mots ne doivent pas tromper. Et même si le projet de départ a vite été récupéré par quelques «euroturbos» qui y ont vu le bon moyen de plaider pour l’ouverture de la Suisse et la régénérescence de ses institutions, le postulat de départ n’a pas été abandonné pour autant.
On a ainsi compté le banquier genevois Benedict Hentsch – oui, oui, le même artiste que dans l’affaire Swissair – même s’il a récemment quitté le train, parmi les plus chauds partisans du projet. On trouve encore, dans le dernier cercle des militants d’«Union Vaud-Genève», la conseillère nationale libérale Barbara Polla.
Il serait naïf de ne pas voir se profiler, derrière l’image de ventilateurs à idées nouvelles que se donnent les initiants, l’ombre de refrains bien connus: économies d’échelle et coupes claires dans les budgets de l’Etat. La poignée de convaincus qui ont consacré récemment à Rolle trois soirées à jeter les fondements d’une Constitution commune aux deux cantons l’ont d’ailleurs démontré: les débats ont été âpres entre les tenants d’une union sans pertes d’emplois et ceux ne pouvant envisager un mariage sans qu’on n’inflige une cure d’amaigrissement à la fonction publique.

Un «oui» dans les urnes le 2 juin ne ferait que redonner du muscle aux milieux politiques et économiques, nombreux dans les deux cantons, pour lesquels modernité rime avec austérité. Genevois et Vaudois ont mieux à faire que de livrer de nouvelles batailles pour préserver le minimum d’acquis sociaux qu’ils ont âprement conquis, et qui n’ont du reste pas besoin de l’argument d’une fusion pour être constamment remis en question (comme on le voit avec le RMR à Genève). Les deux peuples ont au contraire quantité de nouveaux droits et de nouveaux espaces à investir. Cela doit bien sûr passer par des luttes communes.
Mais communes à tous les voisins de ce pays comme de ce village planétaire. Et l’on ne voit pas en quoi un nouvel ensemble institutionnel valdo-genevois viendrait les renforcer. Il y a au contraire un risque accru, pour un arrière-pays vaudois de plus en plus délaissé par les services publics, de voir sa désertification accentuée avec un pôle lémanique et urbain renforcé.
Le projet «oublie» également les départements français de l’Ain et de la Haute-Savoie. En l’occurrence, l’agglomération genevoise déborde déjà dans ces deux départements. La fusion Vaud-Genève absorberait les faibles forces consacrées à répondre à cet enjeu transfrontalier et qui demande des réponses urgentes. Bel autogoal.
Les initiants ont beau nous chanter les bienfaits d’une «Suisse des régions» dont ils peinent d’ailleurs à dessiner la carte: c’est bien sur l’addition des deux cantons actuels, dont ils pourfendent par ailleurs les frontières étriquées, qu’ils nous appellent à voter. Sans l’amorce du moindre débat de société sur un projet commun.
On peine enfin à comprendre du point de vue institutionnel en quoi une fusion Vaud-Genève serait un progrès. Le poids des deux cantons au Conseil des Etats serait moindre puisqu’il perdrait deux sièges. Ceci au moment où des demi-cantons comme Bâle Ville tentent d’arracher un second siège. La fusion ne permettrait pas d’avoir un poids plus élevé à Berne. Ni au niveau européen, car c’est bien d’une mini-région dont on parle. En cela le discours des initiants manifeste bien une certaine arrogance helvète qui prétend que deux petites villes comme Genève et Lausanne pourraient jouer dans la cour des grands.
Tout mariage, pour réussir, ne peut être que l’aboutissement d’un projet de vie. Pour définir ensemble leurs priorités, les citoyens de ce pays ont besoin de renforcer les instruments d’une démocratie de proximité, réellement participative, plutôt que de voir s’éloigner encore, dans un ensemble difforme, les instances de prises de décision. Lorsqu’ils auront fait ce chemin, ils sauront alors peut-être quelles nouvelles institutions se donner pour servir de moyen à leurs ambitions, plutôt que de se laisser appâter par les idées saugrenues de pseudo-visionnaires en mal de publicité. Car rien ne nous dit que les Vaudois comme les Genevois ne préféreront pas, alors, les joies de la polygamie aux liens étriqués de la vie de couple...

 

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