SÉLECTION

 

Paru le : 26 avril 2002

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Josef Zisyadis digère son échec en reprenant sa tâche de fourmi rouge
PORTRAIT • Sa nouvelle élection manquée laisse un goût amer au politicien popiste,
qui dit vouloir s’effacer. Sans pour autant désarmer.

DIDIER ESTOPPEY

«C’est agaçant de passer si près du but…» Josef Zisyadis ne compte habituellement pas la litote au nombre de ses spécialités rhétoriques. Il n’a pourtant que cet euphémisme pour exprimer l’amertume que lui laisse sa courte défaite du 17 mars: il s’en est fallu de 829 petites voix pour que l’homme trouve sa place, mardi dernier à la cathédrale, au sein du nouveau Conseil d’Etat vaudois. Une fête à laquelle le communiste n’a jamais réussi à s’inviter, puisque c’est sans grand cérémonial, à l’issue d’une élection partielle, qu’il était brièvement entré au gouvernement en 1996.
C’est donc comme simple député que Josef Zisyadis a participé à la cérémonie. L’homme a remis, comme si de rien n’était, l’ouvrage sur le métier, partageant son temps entre le secrétariat cantonal du Parti ouvrier et populaire et ses mandats au Conseil national, au Grand Conseil, à la Constituante ou au Conseil communal de Lausanne… Dans son entourage politique, on le dit pourtant profondément atteint par cet échec, le troisième après ceux de 1994 et 1998. On suggère que, même s’il n’a que 46 ans, cette nouvelle sanction des urnes pourrait bien représenter un tournant et cette tentative d’accéder au Conseil d’Etat être la dernière. Ça ne reste bien sûr qu’une hypothèse: Josef Zisyadis se garde bien de s’engager à ne pas remettre ça.

LA FIN DU ONE-MAN-SHOW?
Ce militant de longue date – il tient le secrétariat du parti depuis 1983 – dit d’ailleurs conserver intacte l’envie profonde de passer du temps des revendications à celui des réalisations. «Le POP ne doit pas se contenter d’être protestataire, il doit aussi chercher, en participant au pouvoir, à devenir une vraie force de transformation sociale. Je crois avoir la capacité à jouer ce rôle, et les gens qui ont voté pour moi me font confiance.» Mais Josef Zisyadis admet aussi qu’on l’a «pas mal vu», qu’il est temps de réorganiser le secrétariat du parti, de profiler d’autres personnes en son sein et d’entrer dans une période «d’effacement volontaire». Certains camarades adhèrent facilement à la pertinence de l’analyse: «Josef est une des grandes personnalités politiques de ce pays, il a un excellent sens de l’opportunité», souligne l’ancien municipal lausannois Bernard Métraux. «Il a su rendre le parti attractif et le reconstruire. Mais il a aussi ce côté latin de celui qui aime se mettre en avant. Les médias ne parlent que de lui, ce qui est parfois un handicap. Et le fait qu’on identifie le parti à Zisyadis n’est pas pour lui
déplaire.»

Un timide qui se soigne
Un constat qui fait sourire Josef Zisyadis. «On me dit souvent ça. Mais les gens ne réalisent pas qu’il faut payer de sa personne pour se mettre en avant, incarner le parti. J’ai commencé par travailler dans l’ombre durant sept ans avant de me porter pour la première fois candidat à une élection. Et j’ai encore le trac quand je monte à la tribune du Grand Conseil. Quand je prends la parole, je dois me forcer.» Le propos ne manquera pas d’étonner ceux qui voient le popiste s’emparer du mégaphone à chaque manifestation, au grand dam parfois des organisateurs…
Mais là n’est pas le seul paradoxe de la personnalité Zisyadis. Ce pourfendeur des politiques libérales n’hésite ainsi pas à prôner la libéralisation des patentes pour les bistrots. Et tient son stamm, chaque vendredi, dans un café d’Ouchy tenu par un libéral, sous l’ombre tutélaire de Jean-Pascal Delamuraz. Le popiste a d’ailleurs récemment adhéré à la Confrérie du Guillon, une amicale de gourmets d’obédience plutôt radicale. Et n’hésite pas à mettre autant d’ardeur dans son combat pour l’authenticité des produits du terroir que dans celui mené contre les projets de restructuration de La Poste…
«Je suis très attaché au rapprochement entre ville et campagne, à certaines traditions culinaires et viticoles», lance celui qu’on pourrait assimiler à un José Bové de la politique vaudoise, même s’il a perdu ses moustaches. Ce Vaudois pure souche, à certains égards surintégré, a pourtant vécu ses premières journées lausannoises, à six ans, dans la salle d’attente du buffet de la Gare, où il débarquait, sans papiers, avec sa famille venue de Grèce après avoir dû fuir la Turquie. Certains de ses amis expliquent par un besoin de revanche sur la vie la combativité de Josef Zisyadis, son attirance aussi pour certains honneurs. Même si le popiste dément tout goût pour le pouvoir en soi, un simple «instrument de combat», il avait défrayé la chronique, lors de son bref passage au gouvernement, en remuant ciel et terre pour obtenir un numéro de plaque minéralogique réservé à certains «VIPs».
L’homme n’en reste pas moins profondément humble dans son empathie passionnée pour les petites gens. Car Josef Zisyadis s’est formé à la politique comme pasteur de rue dans un quartier populaire parisien, au terme de ses études en théologie. Autre paradoxe, pour nombre de ses camarades communistes et athées, que la foi protestante de cet ancien orthodoxe…
On le voit, c’est à un conseiller d’Etat plutôt contrasté que viennent d’échapper de justesse les Vaudois. Son bon résultat électoral, même s’il reste un échec, a été attribué par plusieurs observateurs à la capacité de Josef Zisyadis de jouer sur les aspects les plus consensuels de sa personnalité, de mettre de l’eau dans son vin. «Je vieillis, je dis peut-être les choses différemment, mais je ne crois pas avoir changé dans mes convictions, répond l’intéressé. Ce sont plutôt les autres qui ont changé. Le néolibéralisme désécurise une portion croissante de la population. Et la gauche se retrouve dans le rôle où elle rassure les gens.»
Mais point encore assez pour lui donner la majorité… Le popiste promet de suivre avec attention les premiers pas au gouvernement de ses trois anciens colistiers. «Qu’ils n’oublient pas qu’ils sont minoritaires et que l’état de grâce ne durera pas. Il existe dans ce canton un mouvement social et notre objectif sera d’augmenter sa pression.» Pour Josef Zisyadis, l’effacement volontaire n’est visiblement pas encore prêt à aller jusqu’au silence.
Plusieurs éléments de ce portrait sont tirés d’entretiens avec Josef Zisyadis parus chez Favre en 1997 sous la plume de notre confrère Bruno Clément.

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