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Paru le : 21 juillet 2001

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Les Editions d’En Bas changent de capitaine mais gardent le cap
LIVRES • Michel Glardon quitte la direction de la maison d’édition qu’il a fondée il y a tout juste 25 ans. Reprenant le flambeau, Jean Richard est déterminé à développer le rôle social et militant de la coopérative.

DIDIER ESTOPPEY

On peine à croire qu’il les quitte, tant il paraît s’y être définitivement installé. En vous recevant aux Editions d’En Bas, Michel Glardon vous convie d’ailleurs pratiquement chez lui, puisque son appartement jouxte les bureaux. Pourtant, sa décision est irrévocable: à 58 ans, l’éditeur change de cap, pour consacrer ses dernières années de vie professionnelle à l’audiovisuel (plus particulièrement à des scénarios de documentaires historiques pour la chaîne Arte). En laissant les commandes de la maison à son successeur Jean Richard, Michel Glardon ne tourne pas pour autant tout à fait la page: il restera actif au sein du comité, qui décide collectivement des textes publiés.
C’est qu’on n’abandonne pas ainsi son enfant: c’est seul que l’éditeur a commencé, il y a tout juste 25 ans, à éditer des textes qui ne trouvaient pas preneur. Le cercle s’est vite élargi à quelques amis: une association est née en 1978, puis une coopérative en 1991. La même bande de copains est pratiquement à bord depuis le début de l’aventure pour former le comité. Même si elle continue à tourner avec les moyens du bord, la petite entreprise a vite acquis une réputation dans le paysage éditorial romand.

SAGE-FEMME NOURRICIÈRE
Un «best-seller» est venu à point nommé, en 1981, assurer les arrières en permettant de dégager les premiers salaires: «Moi, Adeline accoucheuse», le témoignage d’une sage-femme valaisanne vendu à 30 000 exemplaires. «Je n’éprouve aucune honte à avouer que j’ai été entretenu durant trois ans par une sage-femme de 130 kilos», se souvient un Michel Glardon attendri.
L’éditeur lausannois, qui s’est depuis lors aussi fait connaître pour ses coups de gueule au Grand Conseil (il siège sur les bancs des verts), a nourri durant ce quart de siècle un catalogue riche de quelque 300 titres. Sociologue de formation et actif dans le social (il fut tuteur général du canton de Vaud de 1970 à 1973), il a nourri sa nouvelle vocation de ses frustrations de voir certaines problématiques sociales insuffisamment abordées. Pour son premier livre, il est ainsi aller dénicher dans un EMS une dénommée Alice Briod, qui avait soutenu cinquante ans plus tôt (en 1926) une thèse sur «L’assistance des pauvres au Moyen Age dans le Pays de Vaud».
Cet intérêt pour l’histoire sociale et politique et pour les textes militants est resté une constante des Editions d’En Bas, dont le catalogue fourmille aussi de témoignages et de récits vécus. La littérature y trouve une moindre place, la trentaine de livres publiés dans cette collection ayant tous été retenus pour leur dimension sociale. «Le vrai est plus important que le beau», lance Michel Glardon en expliquant avoir toujours voulu privilégier des textes n’ayant aucune chance d’être édités ailleurs. Et se refuser parallèlement à une «politique d’écurie»: la plupart des auteurs publiés le sont pour leur premier livre, et trouvent ensuite, s’ils persistent, d’autres éditeurs.
Une collection de guides («Vos droits») a largement contribué à assurer à l’éditeur sa notoriété, tout en soulignant sa vocation citoyenne. Celui rédigé par l’avocat genevois Jean-Pierre Garbade («Vos droits face à la police») est ainsi vite devenu lui aussi un best-seller...
Un livre peut contribuer à changer le monde: l’éditeur militant l’a expérimenté dès sa deuxième publication, «La Redresse», un témoignage vécu d’Arthur Honegger sur les maisons de rééducation. Traduit de l’allemand, le livre a permis de faire naître en Suisse romande un débat alors très vif outre-Sarine. Une seconde salve, la publication d’un dossier critique sur le centre de rééducation de Vennes («L’Antichambre de la taule», œuvre d’un collectif) débouchait sur la fermeture de cette fameuse «maison de redressement» lausannoise. Une victoire que Michel Glardon reste fier de s’attribuer.
Découvreur de textes et de talents, l’éditeur a aussi parfois su l’être envers des thématiques encore peu abordées, mais appelées à occuper quelques années plus tard le devant de la scène. Il se souvient ainsi avoir provoqué des éclats de rire en écrivant en 1982, pour présenter un livre de Marie-Claire Caloz-Tschopp («Le Tamis helvétique») que le problème des réfugiés allait devenir un thème dominant de la politique suisse...
Dernière en date des découvertes de Michel Glardon: son successeur, Jean Richard. L’homme n’a rien à envier au fondateur en termes d’expérience militante: né en Afrique du Sud, où il a suivi ses études d’histoire et de littérature, il s’est beaucoup engagé contre l’apartheid. Formé à l’édition chez Zoé, Jean Richard est aussi directeur de la collection «littérature africaine» aux Editions de l’Aube. Il s’affirme aujourd’hui parfaitement à l’aise, riche d’un parcours éclectique, pour reprendre et développer la ligne des Editions d’En Bas.

RÉSEAU FRANCOPHONE EN VUE
Un projet, en gestation avant même son arrivée, lui tient particulièrement à cœur: la création d’un réseau solidaire d’éditeurs francophones avec pour objectif la publication de textes s’interrogeant sur les conséquences de la mondialisation. Des liens seront établis avec un réseau anglophone similaire créé par l’éditeur anglais Zed Books. Trois livres sont d’ores et déjà prévus l’an prochain pour cette nouvelle collection, «Enjeux Planète».
Fort de son expérience et de son goût pour la littérature, Jean Richard espère mettre aussi l’accent sur la publication de textes d’auteurs immigrés en Suisse. Une autre idée mûrit déjà dans son esprit: la publication d’un guide de la collection «Vos droits» à l’intention des sans-papiers. Les Editions d’En Bas n’ont visiblement pas fini de coller à l’actualité la plus chaude.

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