Plaidoyer pour l'école publique

L'école publique est le pire des systèmes d'enseignement, à l'exclusion de tous les autres, pour reprendre ce que disait W. Churchill à propos de la démocratie. Cette thèse implique l'imperfection de tous les systèmes scolaires. Les défauts et les échecs font partie de toutes les réalisations humaines et sociales, ce qui n'est pas une raison de se résigner, de les couvrir et de se satisfaire du status quo. Cela implique aussi qu'il ne faut pas se laisser piéger par tous ceux qui exploitent les faiblesses des institutions existantes pour vendre des illusions ou plus prosaïquement des moyens et des systèmes d'enseignement au prix fort.

1 L'école publique est indissociable de la démocratie.

Dès le XVIe siècle, on a revendiqué pour une école pour tous afin de permettre à chaque individu de jouer dignement son rôle en société. Depuis deux siècles, ces idées se sont concrétisées dans nos sociétés occidentales qui ont fait de l'école une obligation et une gratuité pour le temps de la formation élémentaire. Cette formation pour tous répond à la fois aux besoins croissants de l'économie et de justice sociale.

Dès les années cinquante l'école publique a cherché à promouvoir les chances de chacun à des formations plus poussées. Même si aujourd'hui, l'accès à des études supérieures reste un parcours du combattant pour certains élèves, il reste possible. Le droit fondamental de chacun à l'instruction ne peut que souffrir d'une privatisation de l'école, comme le montrent les exemples américains. La formation élémentaire doit éviter à tout prix de consacrer les inégalités sociales; elle se doit de les combattre. Toute ouverture à la privatisation devrait apporter des garanties dans ce domaine... si elle le peut et le veut.

2 L'école publique est un facteur d'intégration sociale.

Bon an, mal an, l'école publique fait cohabiter des élèves de nationalités, langues, religions et niveaux de vie différents. Dans une société où les phénomènes migratoires et démographiques rendent l'école de plus en plus cosmopolite, il importe de maintenir la coéducation si l'on ne veut pas instaurer l'éclatement entre des sous-cultures et l'absence de dialogue. Le défi n'est certes pas facile à relever, mais il est clair, dans ce domaine, que toutes les propositions de privatisation aboutiront à un système d'apartheid scolaire entre les différentes composantes de la société et freineront l'intégration.

La libéralisation aboutit inévitablement et à des ghettos qui renforcent des identités qui peinent à s'intégrer dans l'ensemble de la société et à un repli sur l'école d'Etat de tous ceux qui sont refusés par les écoles publiques, ce qui va pousser les parents qui le peuvent (et ceux qui sont prêts à se saigner pour l'avenir de leurs enfants) à dépenser plus.

L'école publique est un lieu de résistance contre une société à deux vitesses.

3 Dans le domaine de l'éducation, le postulat de la concurrence est pervers.

«Tout irait mieux si on abolissait le monopole d'Etat sur l'instruction et si les établissements scolaires étaient soumis à concurrence.» Ce slogan martelé par les partisants de la privatisation de l'école est dans le vent d'une époque qui croit que la seule concurrence peut régler à la fois les problèmes de coût et ceux de qualité.

La qualité des prestations d'un enseignant serait-elle proportionnelle à son salaire?

Veut-on vraiment un grand souk de transfert d'enseignants et de marketing pour recruter les meilleurs élèves?

Comment éviter le «zapping» des familles à la recherche de l'école idéale pour leur enfant? Veut-on accentuer encore l'attractivité des régions les plus peuplées qui pourraient offrir des choix dont seraient privées les régions excentrées?

Quant aux moyens mis à disposition des écoles, le principe de la concurrence tendra à donner plus à celui qui a et moins à celui qui n'a pas. La publicité donnera une prime à la démagogie et aux résultats à court terme. Par ailleurs, quels seront les indicateurs utilisés pour mesurer la qualité de l'enseignement? Il y a fort à parier qu'ils se calqueront sur ceux du marché.

La primauté de la compétitivité ne saurait se faire qu'au détriment de la solidarité.

4 La privatisation de l'enseignement entre dans une stratégie mondiale de la mise sur la touche des Etats au profit d'un jeu régulé par la seule économie.

Après d'autres services publics (télécommunications, postes, transports, énergie...), l'enseignement est actuellement la cible d'une vaste offensive des investisseurs privés. Le garde-fou contre cette gigantesque O.P.A. est constitué par les traditions démocratiques qui confient à l'Etat la tâche de l'enseignement. Or, le marché s'annonce très juteux, à condition de laisser aux Etats les obligations non rentables en la matière. Cette stratégie se développe selon les lignes suivantes:

  1. proclamation du droit au choix de l'école comme droit social. Des résolutions (en soi recevables et même séduisantes) sont faites pour revendiquer les droits individuels contre la solidarité sociale. Ces droits ne réclament pas seulement la liberté de choisir l'école privée (qui existe dans notre Etat), mais le soutien financier de la collectivité pour permettre les choix individuels.

  2. incitation aux familles d'investir dans l'éducatif. A l'instar de ce qui se fait aux USA, on convainc les familles qu'une bonne partie du budget doit être investi dans la formation des enfants et, si le système se généralise, il y a fort à parier que l'investissement scolaire privé s'alourdisse autant que les dépenses de la santé ces 20 dernières années. Le mécanisme est bien connu: on crée un nouveau besoin, on transforme le scolaire en pur bien de consommation et on encaisse.

  3. appauvrissement des budgets publics de l'éducation. Tout en demandant aux écoles d'Etat d'être plus performantes, d'évoluer et de se réformer, on en fait au mieux stagner les moyens quand on ne les astreint pas à des économies drastiques. Le résultat en est la péjoration des prestations (rendues plus difficiles par la péjoration des conditions sociales: le cercle est parfaitement vicieux) et un stress supplémentaire infligé aux acteurs de l'enseignement. L'appauvrissement des écoles publiques est tel dans certaines parties des USA qu'elles viennent à mendier le sponsoring intéressé de Nike, Coca et consorts.

  4. dégradation de l'image de l'école publique. En jouant sur la méfiance vis-à-vis de tout ce qui est institutionnel, en montant en épingle tous les ratés du système ou prétendus tels, les tenants de la privatisation jouent sur du velours en profitant de l'appui objectif des médias, selon le bon vieux principe que les mauvaises nouvelles font plus vendre que les bonnes.

  5. investissement massif sur de nouvelles formes d'enseignement. Le marché des télécommunications a donné de l'appétit à ceux qui sont prêts à investir dans les nouvelles technologies de l'apprentissage. Si l'on appauvrit l'enseignement en le réduisant au seul apprentissage individuel de connaissances, de techniques et de stratégies, il est clair que ces moyens ont devant eux un bel avenir. D'autant plus que les locaux et la surveillance ne viennent pas grever les budgets de ces investisseurs et que les écolages sont tarifés au prix fort.

  6. modification des procédures de reconnaissance des qualifications. Ce marché privé n'a de sens que s'il peut supplanter la logique, souvent lourde, des «titres requis ". Il s'agit donc de proposer de nouveaux standards de reconnaissance des acquis en détournant au profit des marchés privés les bilans de compétence et autres portfolio qui ont été mis sur pied dans d'autres buts. Dans certains domaines déjà, on vous fait comprendre que la filière officielle est un handicap.

  7. l'«audace créatrice» contre le «conservatisme» scolaire. Le fer de lance de cette nouvelle stratégie a été la création de l'OIDEL (Organisation internationale pour le droit à l'éducation et la liberté d'enseignement). Dans un monde qui ne jure que par la nouveauté, la créativité et... la fuite en avant, un tel organisme a beau jeu de se présenter comme la solution d'avenir et d'attribuer aux défenseurs de l'école publique «toutes sortes de peurs mythiques entretenues par le conservatisme scolaire.» On assiste ainsi à une alliance contre-nature entre ceux qui veulent démanteler l'école publique pour faire du profit et les idéalistes qui ont inventé le concept trompeur d' «écoles publiques libres» afin d'obtenir des subsides de l'Etat sans en assumer toutes les obligations.

Claude Schwab, constituant