Message du Conseil d'État
sur la politique vaudoise envers les réfugiés victimes du nazisme, 1933-1945 (rapport Lasserre)

En 1997, à l'heure où la Suisse s'interrogeait sur la politique menée à l'égard des réfugiés de la Seconde Guerre Mondiale, le Gouvernement vaudois était en proie aux mêmes interrogations à l'échelon cantonal, constatant que les informations sur cette période étaient très vagues, et mandatait un historien pour mener une étude étendue.

Aujourd'hui, le Conseil d'État prend acte avec émotion des conclusions de l'investigation du professeur André Lasserre sur la politique vaudoise du refuge de 1933 à 1945. Si les cantons avaient pour principale responsabilité l'accueil des réfugiés admis dans le pays, force est de constater que le gouvernement vaudois d'alors n'a pas manifesté une politique généreuse, accordant la préférence aux réfugiés assez aisés pour vivre de leurs revenus, afin d'éviter tout recours éventuel à l'assistance. Cette politique restrictive a réduit à un très faible pourcentage de la population le nombre des réfugiés reçus sous la responsabilité du canton.

Dans ces temps durs, caractérisés par la crise économique, les menaces de guerre et l'inquiétante ambiance des années de conflit, cette politique a contribué à bouleverser le destin de personnes innocentes et a alourdi considérablement les souffrances et les inquiétudes de tous ceux qui avaient espéré trouver en Suisse un asile accueillant. Le Conseil d'État compatit avec les souffrances qui ont pu en résulter. Il tient à exprimer à toutes ces personnes, à elles et à leurs descendants, sa profonde tristesse et ses regrets.

Les autorités se sont toujours montrées aussi rigoureuses que la police fédérale, sinon parfois plus dans leur domaine de compétences, pour l'octroi de permis de séjour individuels, la perception de cautions exigées des bénéficiaires, pour l'accueil des étudiants et pour les mesures de police ou les autorisations de travail.

Pendant les années de guerre, lors de l'arrivée de réfugiés à la frontière, le canton n'a joué qu'un rôle mineur. En revanche, le canton a développé une activité intense pour poursuivre et punir les passeurs, dont certains agissaient par idéalisme.

Le fort taux de chômage consécutif à la crise économique des années trente a amené le canton à prohiber toute activité économique aux réfugiés. Cette politique a empêché d'accorder des autorisations propres à rendre aux réfugiés leur indépendance financière et leur dignité.

A l'endroit des réfugiés civils et des internés militaires réunis dans des camps fédéraux de travail ou dans des homes pour les femmes et les personnes âgées ou impotentes, le canton devait surtout exercer des pouvoirs de police. Le Conseil d'État a pratiqué durant toute la guerre une politique restrictive visant essentiellement à réduire au minimum les contacts entre la population et des étrangers ainsi marginalisés. L'administration a même imposé à Leysin le port d'un insigne désignant spécialement les réfugiés malades et utilisé pour ses propres besoins un tampon «J» sur des documents officiels.

Le Conseil d'État constate aujourd'hui que le Grand Conseil d'alors s'est retranché dans le silence, interrompu à une seule reprise par une intervention particulièrement hostile aux réfugiés, et emplie d'antisémitisme larvé. Il est impossible aujourd'hui de savoir si ce silence témoignait d'une acceptation tacite, de l'aveu d'une impuissance ou d'une résignation devant un pouvoir exécutif très autoritaire.

Ces comportements répondaient probablement à l'attente de nombreux Vaudois, mais le Conseil d'État n'a rien fait pour modifier les mentalités. Il n'a pas combattu les préjugés antisémites ou xénophobes, trop répandus dans la population et dans les administrations. Sans doute les partageait-il aussi. Le gouvernement n'a pas su s'élever au-dessus des préjugés courants, nourris par des circonstances difficiles, au contraire il les a même endossés. Affirmant un antagonisme insurmontable entre le cœur et la raison – en fait, la raison d'État – il a le plus souvent privilégié cette dernière, accentuant même plus d'une fois les rigueurs de l'administration fédérale.

Il est certain en revanche que des particuliers se sont engagés sans compter, et sans aucune crainte pour leur vie, leur carrière et leur liberté, pour permettre à des réfugiés d'échapper à la mort. Ils suivaient en cela leur conscience et plusieurs ont été punis, parfois durement, pour leurs actes, contraires aux instructions fédérales et cantonales. Le Conseil d'État tient aujourd'hui à leur rendre hommage.

Le Conseil d'État remercie le professeur André Lasserre et ses deux assistants, Laurent Droz et Nathalie Gardiol, de leur grand travail. Il souligne l'importance de ce rapport, lequel permet à chacun d'entre nous, habitant du canton ou non, ayant vécu cette période ou non, de se confronter avec ce passé. Ce rapport historique est un acte de mémoire qui nous permet de nous livrer à notre devoir de souvenir, à l'égard des victimes mais aussi de nous-mêmes. .